Inauguratie — L’investiture

Aujourd’hui, 100 jours se sont écoulés depuis l’investiture de Trump à la présidence des Etats-Unis. Pour marquer l’occasion, voici la traduction d’une courte nouvelle de Thomas Olde Heuvelt parue en néerlandais dans le Dagblaad le 20 janvier.

Thomas Olde Heuvelt est l’auteur de Hex, à paraître chez Bragelonne sous une traduction de Benoît Domis. Déjà paru en néerlandais et en anglais, ce roman d’horreur a été salué par nul autre que Stephen King.

Thomas Olde Heuvelt est aussi l’auteur de nouvelles traduites en anglais que je vous recommande fortement, dont « The Day The World Turned Upside Down » et « The Boy Who Cast No Shadow », nominé pour le prix Hugo.

***

L’investiture

Ce jour-là, le monde est tombé sur la tête sans que nous ne sachions pourquoi. Certains d’entre nous se sont demandé si c’était de notre faute, si nous avions prié les mauvais dieux ou dit ce qu’il ne fallait pas. Mais non. Le monde était tombé sur la tête, voilà tout.

Les savants qui avaient eu la chance de survivre avançaient que la gravité n’avait pas disparu en tant que telle, mais qu’elle s’était pour ainsi dire égarée, comme si notre planète avait perdu toute sa masse d’un coup, comme ça, pour rire, et qu’une chose énorme était venue l’encercler. Les croyants qui avaient eu le malheur de survivre à cet extraordinaire phénomène disaient que Dieu donnait et reprenait, et qu’Il ne faisait que reprendre après avoir donné pendant tant d’années. Mais il n’y avait pas de chose énorme, et être pris par Dieu est un cadeau discutable.

L’évènement s’est produit comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu, juste après l’inauguration du vieil homme à la télévision. Il y eut un moment, un moment magique, où nous avons pu voir nos salons planer tandis que nous étions interrompus au beau milieu de ce que nous étions en train de faire, lèvres arrimées à une tasse de café à moitié renversée pour certains, corps en pleine étreinte amoureuse et en chute libre pour d’autres, messieurs âgés tendant la main vers leurs perruques glissantes, enfants criant et chats glapissant, tous entourés par nos possessions comme autant d’astéroïdes ; oh, ce fut un moment de folie absolue, suspendu dans le temps.

Alors commencèrent les craquements et les cliquetis, les mugissements et les cris. Et ce fut le chaos. Nous avons percuté nos plafonds en hurlant et nous sommes retrouvés aplatis sous les gravats de notre ancienne vie. Des crânes craquèrent. Des nuques se rompirent. Des bébés rebondirent. La plupart d’entre nous moururent sur le coup ou restèrent coincés à nous agiter dans des trous creusés dans des plafonds de plâtre. Nous, les survivants, étions étendus, stupéfaits, incrustés sur les toits, la dernière image retransmise par la télévision gravée pour toujours dans nos rétines : le vieil homme blond, deux doigts dressés, disant : « So help me God. ».

Mais dehors, c’était pire. Avant qu’on ne comprenne que le ciel n’était plus au-dessus de nous, mais au-dessous, beaucoup de gens tombèrent d’un coup de la surface de la Terre. En un rien de temps, l’air se remplit de politiciens chutant et de critiques dégringolant, de traités commerciaux flottants et de procès claquants, d’immigrants se débattant et de minorités tournoyantes, des hommes blancs en colère et des murs jamais construits, des sirènes hurlantes et des têtes nucléaires en fusion enflammaient le ciel. Des journalistes de télévision roulèrent des portiques de leurs chaînes jusqu’à des appentis crevassés, fixèrent de leurs yeux écarquillés les profondeurs incommensurables de l’autre côté et s’interrogèrent : est-ce nous qui l’avons créé ?

Le climat lui-même disparut, et avec lui les accords sur le climat, et personne ne saurait jamais lequel des deux avait disparu le premier. Une taupe qui pointait son museau hors de son trou fut attrapée par la gravité et une baleine en plein saut ne devait plus jamais retrouver la mer. Fatiguée de son fardeau, notre mère la Terre secoua tout ce qu’elle ne pouvait plus supporter.

L’atmosphère s’effondra en flèche. Des avions de combat, des satellites d’espionnage et des stations spatiales disparurent dans le vide et même notre bonne vieille Lune nous fut retirée. Elle rapetissa sous nos yeux en parcourant son triste chemin vers le Soleil, sans même nous dire adieu.

Et le vieil homme ? Il était seul à cet instant.

Il se tenait debout devant un miroir du bureau ovale et ne faisait rien. Il ne lisait pas de livre, il ne regardait pas la télévision. Il n’était même pas en train d’envoyer un tweet. Le monde venait de disparaître ? Il ne l’avait pas remarqué. Tout ce qu’il essayait de faire, c’était nouer sa cravate, mais ses mains tremblaient trop.

Le vieil homme voulait mourir. Plus que n’importe qui d’autre, il avait une peur bleue de ce que l’avenir réservait. La plaisanterie était allée trop loin. Il n’avait jamais vraiment voulu qu’elle se concrétise.

Une force inconnue voulait le contraindre à sortir. Au-dehors s’élevaient les éternels cris d’allégresse, les acclamations, les accolades et le venin des foules, tandis que le grondement s’approchait, gagnant en force. Il savait ce qu’il avait promis de faire son premier jour ; quels accords il allait rompre et quels ordres exécutifs il allait signer. Mais à présent que le moment était venu, il ne pouvait s’y résoudre.

Les yeux écarquillés, il contempla son reflet et chuchota sa prière. Make. America. Great. Again.

© Thomas Olde Heuvelt

Merci à l’auteur de m’avoir autorisé à mettre cette traduction en ligne.

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